Article tiré de la revue « Courrier International » n° 210 du 10 au 16 novembre 1994.

ATTENTION cet article comporte des descriptions qui peuvent choquer les âmes sensibles (et évidemment ceux qui sont pour la pratique de l’excision...).

Spark

EGYPTE. Les images « live » d’une excision montrée par la chaîne américaine CNN durant la Conférence du Caire sur le développement et la démographie n’en finissent pas de faire des vagues. Un aspect positif : le débat devient public sur une pratique qui toucherait 91 % des femmes égyptiennes.

L’excision,
un drame égyptien

Rien ne l’interdit, mais sa pratique illégale est la règle


Amine al-Sayad, Hanan Hajjaj
AL MAJALLA - LONDRES

LE CAIRE
Le deuxième jour de la conférence du Caire sur la démographie, la chaîne américaine CNN a diffusé un reportage montrant l’excision d’une petite fille égyptienne - deux minutes d’images brutales et sanglantes -, qui a soulevé une tempête de réactions.

Selon la télévision égyptienne, le président Hosni Moubarak a immédiatement alerté le ministre de l’Information, lequel a appelé le ministre de l’Intérieur qui a fait arrêter les personnes ayant participé à l’opération ou qui ont permis qu’elle soit filmée. Figuraient sur la liste, outre la correspondante de CNN - relaxée par la suite -, le père de la petite fille et le « barbier chirurgien ». Ceux-ci sont apparus, stupéfaits, sur les écrans de télévision égyptiens, semblant ne pas comprendre la raison de leur arrestation. Ils n’avaient « rien fait d’exceptionnel ». Comment s’étonner de leur étonnement ? 3600 petites filles sont excisées chaque jour en Egypte selon les statistiques du Ministère de la Santé, et 85 % des opérations sont pratiquées hors des hôpitaux et des cabinets médicaux.

Certain Egyptiens considèrent l’affaire comme une opération de diffamation. Ils dénoncent le « complot tramé par les chaînes d’information internationales », visant à déformer l’image du pays et de la société musulmane. Ceux-là prônent des « mesures rigoureuses » contre les correspondants étrangers. D’autres mettent en garde contre le risque d’ignorer le problème de fond et de se contenter de ne sanctionner que celui ayant permis qu’il soit montré à l’écran. Saïd Sanbal , rédacteur en chef du quotidien AlAkhbar, écrit ainsi que « l’ensemble des images montrées par certaines chaînes étrangères et qui provoquent notre indignation sont en fait le reflet de réalités égyptiennes, auxquelles il est de notre responsabilité de mettre un terme ».

En Egypte, aucune loi n’interdit explicitement l’excision. Toutefois, il est interdit qu’elle soit pratiquée par d’autres qu’un médecin. Or la réalité est inverse, comme le reconnaît le ministre de la Santé. Formellement, on a clairement affaire à l’exercice illégal d’une profession, passible d’une amende ou de trois ans de prison. Car la loi n’a jamais empêché l’existence de boutiques, connues de tous dans les quartiers populaires, où l’opération se pratique. Elle n’empêche pas non plus 85 %des opérations d’être pratiquées par des personnes non autorisées.

Dans les pays en voie de développement, comme le montre l’écrivain Anis Mansour, les coutumes ont plus de pouvoir que l’état ou la loi. En Occident, une loi peut obliger les conducteurs à mettre leur ceinture de sécuritéen voiture. L’interdiction ou la réglementation de l’excision au Soudan, en Egypte ou au Nigéria, dit Mansour, ne peut s’obtenir aussi facilement. Le psychothérapeute égyptienYahia al-Rakhaoui résume ainsi : « En Egypte, le savoir [commun] est la loi la plus forte ».

Une femme d’une cinquantaine d’années, qui a fait exciser ses petites filles, exprime sa désapprobation : « Nos mères étaient excisées, nous faisons la même chose pour nos filles. Nous ne sommes pas des Occidentales. C’est pour la pureté, et la religion l’ordonne. Comment une fille non excisées pourrait-elle se marier ? Que dirait son mari d’elle, et de nous ? ». Elle ajoute qu’elle pense refaire exciser sa fille aînée, « car l’opération n’avait pas été bien faite ». Dans les quartiers populaires du Caire, l’excision célèbre le passage de la jeune fille à la femme et à la maturité. L’excision est donc habituellement exécutée de façon collective. Ces fêtes populaires sont l’occasion de rites qui durent des heures, autour des boutiques des « barbiers chirurgiens » illégaux.

Dans cette ruelle de Hassan al-Ounour, un quartier du vieux Caire, sur moins de 500 mètres, nous avons trouvé trois de ces boutiques. La première, la plus réputée, a fermé après le décès du propriétaire, ses fils ayant été jugés pour avoir pratiqué l’opération. La deuxième, spécialisée dans l’excision, est provisoirement barricadée, « jusqu'à ce que soit calmé le tumulte causé par le reportage télévisé », nous explique un habitant. Dans la troisième, dont la porte est ornée d’un dessin représentant la circoncision d’un garçon, le propriétaire nie pratiquer l’excision des filles, expliquant qu’il a arrêté cette pratique depuis des années. Mais lorsque nous lui parlons d’illégalité, il rétorque : « Qui dit ça ? Nous pratiquons le métier depuis quarante ans ».

Bien que le ministre de la Santé égyptien, Ali Abdel-Fattah, ait déclaré durant la Conférence sur la démographie qu’« il n’est pas possible, pour le moment, de promulguer une loi interdisant totalement l’excision », un responsable du ministère explique que, s’il n’existe aucune loi spécifique, le décret 74 de 1959 interdit qu’elle soit pratiquée par d’autres que des médecins. Un autre décret (n° 415, 1954) interdit la chirurgie hors des cabinets médicaux et des hôpitaux. Le Dr Issam al-Aryane, secrétaire général de l’Ordre des médecins et représentant du courant musulman, considère que la question ne mérite pas tout ce tapage, et que dans tous les cas, l’Ordre ne demande pas de compte aux médecins qui exécutent ce type d’opération.

Selon le gynécologue-obstétricien Ahmed al-Taji, professeur à l’université du Caire, « il est faux de penser que cette opération diminue le désir sexuel ». Certes, l’excision ne diminue pas le désir de la femme, mais elle anéantit son droit à l’assouvissement de sa sexualité. L’ablation du clitoris, principal instrument de plaisir pour la femme, la rend frigide et insensible, en supprimant sa capacité de jouissance. Très souvent, les époux ont alors recours, pour y parvenir, à l’absorption de drogues. Il existe en effet des études sérieuses mettant en relation la propagation des drogues et celle de la coutume de l’excision dans certaines sociétés.

Pourquoi ? Parce que quel que soit le mode d’exécution de l’excision, la jeune fille, très souvent, saigne abondamment. De plus, lorsque l’orifice laissé après l’infibulation est étroit, il est fréquent que cela empêche l’écoulement du sang et entraîne des perturbations du cycle menstruel. Si les glandes de Bartholin sont touchées, cela peut entraîner l’apparition d’abcès. La fillette subit dans tous les cas un traumatisme nerveux et assimile dans son esprit ses organes sexuels à la douleur et la peur. Ce qui se produit au lendemain de son mariage est pour elle équivalent au souvenir de l’excision, avec, en particulier, les saignement abondants (NDLR : les saignement ne sont pas uniquement dus à la perte de la virginité. Il est fait ici référence aux femmes excisées, puis infibulées [voir ci-après]). Il en découle nécessairement, par la suite, des problèmes conjugaux.



Des chiffres bruts... et brutaux

L’excision n’est pas liée à l’islam en Egypte, puisqu’elle est identiquement pratiquée chez les coptes chrétiens. Pour certains chercheurs, son apparition est antérieure au monothéisme.

Il en existe divers types, dont les extrêmes sont :

Les statistiques, difficiles à vérifier, indiquent que :
L’excision peut entraîner de nombreuses complications :
AL MAJALLA - LONDRES
Retour au sommaire
Si vous voulez réagir, envoyez un message à spark@wanadoo.fr

© Copyright Spark - Tous droits réservés - Mise à jour du 15 juillet 1997

Visiteur n° : depuis le 14 juillet 1997